— DEUXIÈME PARTIE —

SUPPLÉMENT
AUX
MAXIMES SUR LA GUERRE

Supplément aux Maximes – I 
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I.


      C'est un fait que, dans chaque espèce animale, les mâles, à la saison des amours, sont poussés à lutter les uns contre les autres et à se détruire. La nature leur a donné des armes afin de procéder à ces luttes, armes que le mâle est seul à posséder et dont est dépourvue la femelle, fait qui montre bien que ces armes ne sont pas au service de la vie, mais de la lutte et de la mort.

      Darwin a basé sur ces faits une doctrine de sélection sexuelle. Ce n'est pas le lieu, ici, d'examiner la théorie générale darwinienne. Notons simplement que, quelle que soit la valeur de la doctrine, le fait de la lutte entre les mâles d'une même espèce est d'observation journalière, qu'il est général. Deux coqs vivaient en paix, une poule survint, dit La Fontaine. Les enfants mâles bataillent, pendant que les filles jouent à la poupée.

      Dans les espèces où les individus sont de taille très différente, comme les chiens, on voit de



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petits chiens attaquer résolument de grands chiens. La disproportion ne les arrête pas ; l'ardeur au combat est telle que le mâle admet un combat inégal. La force prime sans doute le droit, puisque le droit du plus faible succombe devant la force du plus fort, mais l'énergie morale est identique de part et d'autre, et l'accept, à conditions inégales, montre la puissance du sentiment qui jette un plus faible dans la lutte. Pour assurer son existence journalière, jamais un animal faible n'attaque un animal fort. Au moment du service de l'espèce, il attaque son frère le plus puissant, sans prudence, sans raisons, sans même espérer de vaincre. Le génie de l'espèce lui commande d'attaquer et de jouer sa vie dans ce jeu. Son existence n'a plus de prix ; il n'est plus qu'un sentiment qui compte, celui de l'honneur, de l'honneur de la lutte Jusqu'au bout, jusqu'à la mort.

      Si nous considérons le mâle dans son existence générale, nous le voyons, dans la plus grande partie de sa vie, soumis à l'instinct de conservation, prudent, fuyant devant un danger, mettant son existence à l'abri, lâche, n'attaquant pour vivre que plus faible que soi. Puis, tout à coup, en proie à l'instinct de reproduction, ou pour mieux dire à l'instinct de servir, comptant pour rien sa vie, préférant la mort à une, négation de ses droits, qui sont ceux de l'espèce, se jeter dans la lutte contre les mâles de son sang,



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y courir les plus grands dangers, avec une fureur, un courage, une abnégation, une constance qui force l'admiration, une démence même, si la démence est bien une disproportion entre les buts et les moyens.

      Le mâle et la femelle sont créés pour le service de l'espèce. Les mâles sont organisés pour lutter entre eux, mettre en jeu leur vie dans la lutte, mourir s'il le faut. La femelle est organisée pour porter, élever les petits, les nourrir, les défendre.

      L'homme est donc fait pour la lutte, le risque, la mort. il les accepte naturellement ; la guerre, est son état naturel ; la bravoure, l'héroïsme font partie de son organisation foncière. L'homme porte en soi l'ordre sacré de mourir, comme la femelle l'ordre sacré de porter, puis d'élever (1). Le, héros et la mère sont équivalents ; ce sont le mâle et la femelle au service de l'espèce.

      Ce renoncement à Soi-même, ce dévouement à autrui, ce sacrifice de soi, cet altruisme qui va a jusqu'à préférer la mort à l'abandon de sa mission, la nature les obtient par l'appât de voluptés.

      Une mère ne se dévoue pas pour son enfant ; ce mot de dévouement n'a aucun sens pour elle ; elle passe des nuits à son chevet, oublie de



1. La vie facile reste en marge de l'essentiel. La noblesse d'un sexe est de garder l'ordre sacré de porter ; la noblesse de l'autre, l'ordre sacré de mourir.

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se nourrir, cesse de se reposer. Il n'y a aucun effort moral, aucun mérite. la vertu, le mérite, serait pour elle de se désintéresser de l'enfant ; l'instinct est si fort qu'elle ne fait qu'obéir et, qu'en obéissant, elle trouve les seules voluptés que la situation comporte.

      Il en est de même du mâle, du héros. La nature lui commande de combattre, d'affronter d'autres mâles, de mourir au besoin, de lutter dans les pires conditions, de passer les nuits sous la pluie, dans la neige, d'oublier tout confort, tout repos pour le champ clos où se joue sa destinée au profit de l'espèce. L'appel de l'instinct est si fort qu'il ne peut qu'obéir ; il obéit avec volupté ; il n'a pas de mérite. Il ne se plaît que dans la boue et dans le sang où il se trouve, et, même blessé, il recommence. L'expérience ne le guérit pas de l'instinct.

      Ainsi, il y a à la base de tout être vivant deux mobiles : l'un, égoïste, qui le pousse à assurer sa vie propre ; l'autre, altruiste, qui le porte à oublier sa vie, à se sacrifier à un but naturel qu'il ignore et qui est le profit de l'espèce (l).

      Le héros n'a donc rien de sublime, non plus que la mère héroïque qui se précipite dans un



1. Vivre et reproduire ne sont que secondaires. La fin est de servir. La nature ne donne de hautes satisfactions qu'à celui qui la sert. L'homme l'ignore, mais sa conscience est là qui le lui fait sentir constamment.

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incendie pour y sauver son enfant ; ils sont le mâle et la femelle nés.

      Pour le service de l'espèce, l'être consent à tout, à la pauvreté, à la chasteté, à l'humilité, au renoncement, à la mortification, à la mort. Il n'est rien qu'il ne fasse pour s'abaisser et se détruire au profit de l'espèce (1). Sa volupté est de tout quitter et de tout donner. il souffre de ne point souffrir ; le don de soi-même n'est jamais assez complet ; il se reproche son égoïsme, son inattention, son indifférence. Une mère ne perd jamais son enfant sans s'accuser d'avoir trop peu fait pour lui en vue de le sauver. Le héros n'est jamais satisfait de lui-même ; la mort seule peut le satisfaire. Il se reproche de vivre ; lui seul ne se trouve point héroïque ; il sait ses lâchetés ; il sait qu'il aurait pu donner davantage, puisqu'il n'a pas tout donné (2) ; il se regarde et se méprise ; il envie les morts et se sait indigne de leur phalange. Aux yeux du héros, tous les actes héroïques sont incomplets, puisque la mort ne les a pas couronnés. Aucune mère ne croit avoir tout fait pour son enfant ; aucun brave, pour son pays. Les héros et les mères restent toujours au-dessous de leur mission.

      La recherche du bonheur facile est impie.



1. La guerre et la maternité sont les écoles de l'altruisme.
2. Il n'est pas de héros qui ne sente avoir pu donner davantage.

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La nature n'a pas créé les êtres pour être heureux, mais serviteurs. Considérez l'animal ; le mâle, d'abord. Sitôt adulte, il est la proie des passions de l'amour, sans facilité pour les satisfaire. Il souffre de ses désirs déçus. Il doit entrer dans la lutte avec les autres mâles, risquer la mort, mourir, ou, sinon mourir, renoncer à l'amour, où tous ses sens l'appellent, s'il est vaincu. Un mâle sur dix reproduit seul. Et ce mâle sur dix a d'autres devoirs. L'oiseau qui couve, qui nourrit ses petits, ne travaille pas pour lui. Il s'efforce pour autrui. Je vois bien l'animal au service de l'espèce, je le vois moins au service de lui-même. Sans doute, la nature le récompense de voluptés, mais de voluptés altruistes. Il n'y a de véritables voluptés que les voluptés altruistes. Ce sont celles de l'âme, celles du troisième instinct, l'instinct de servir.

      Considérez la femelle. Elle ne fait l'amour ou ne l'aborde qu'en tremblant. Courte volupté. Puis le devoir de sa charge. Élève des petits, défense au prix de sa vie, inquiétude, douleur à leur mort, à leur rapt. Pour les sauver, il lui faut surmonter l'instinct de vivre. Conflit entre l'instinct de vivre et l'instinct de servir ; ce dernier le plus fort. Elle ne satisfait pas son corps, mais son âme.

      Qui ne sert que son corps trahit donc la vie. Qui s'éloigne du risque trahit donc la vie. Qui vit pour la volupté, qui recherche exclusivement



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le bonheur, en dehors du bonheur de l'âme, trahit donc la vie. La nature ne fait du corps que le champion de l'âme, instrument de douleur, la bête de somme de l'espèce, qui porte les petits, le lait, la nourriture d'autrui.

      L'enfant est choquant parce qu'il ne possède pas l'instinct de servir, qui n'apparaît qu'à l'âge adulte. Il n'a que l'instinct de jouir. L'adulte est en lutte perpétuelle avec l'enfant qui le désespère et lui fait honte. L'enf ant ne songe qu'à jouer et se satisfaire. Tous les enfants semblent de mauvaises natures. Le dévouement, l'abnégation, l'altruisme, le sacrifice de soi à autrui leur est inconnu. La nature ne leur commande encore que de vivre ; elle ne leur commande point de servir. Pas de courage. Égoïsme. Les troupes de sacrifice ne sont point les jeunes troupes. Les jeunes mâles ne sont pas les meilleurs au combat ; ce sont les vieux mâles les rois du troupeau.


      Quand on considère les espèces animales, il apparaît clairement qu'en dehors de l'instinct de vivre et de l'instinct de reproduire, il en existe un troisième : l'instinct de servir. Les instincts de vivre et de reproduire sont des instincts mineurs ; l'instinct capital est celui de servir. Il n'importe pas à la nature que l'être vive et se reproduise. Ce qui lui importe, c'est l'avenir de l'espèce, et par conséquent l'appari-



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tion et la survie d'êtres excellemment doués pour la perpétuer.

      L'instinct de servir, le troisième instinct, est sous la dépendance de l'âme de l'espèce. Les deux premiers instincts l'instinct de vivre et l'instinct de reproduire, sont sous la dépendance de l'âme du corps. Le mâle qui prend possession de la femelle, puis s'éloigne pour ne jamais la revoir, n'obéit pas à l'instinct de servir. Il obéissait à l'instinct de servir dans le combat entre mâles qui a précédé la possession ; mais, en possédant la femelle, il n'a assouvi que l'âme du corps. L'âme de l'espèce n'entre en jeu que par le sacrifice du corps à l'intérêt de l'espèce. De même, la femelle qui se donne ne satisfait que l'âme du corps. Elle satisfera l'âme de l'espèce plus tard, dans l'élève du jeune, dans sa défense, dans le sacrifice qu'elle lui consentira.


      Les fins de la nature sont dures. L'animal s'y plie et les accepte. L'intelligence de l'homme, au contraire, tend à détourner la nature de ses fins. L'homme n'a pas la docilité de l'animal aux ordres de la nature. Il les discute, invente le bien et le mal. Ainsi, dans l'amour, l'homme hautement civilisé ne combat plus pour la possession de la femme. Les femmes sont fécondées par l'ensemble des mâles, et non par les mâles les mieux doués. Les rapports sexuels ne tendent



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plus uniquement à la fécondation. La fécondation est entravée. Une catégorie de femmes est créée, dont le rôle est d'assouvir les hommes, non de reproduire l'espèce. La possibilité donnée aux jeunes et aux lâches d'assouvir leurs désirs détend en eux le ressort guerrier. Beaucoup de mâles vivent, alors qu'ils seraient tués à l'état naturel du fait de l'amour. La haine des mâles n'existe plus ; et, même si elle existe, elle n'est pas meurtrière du fait des lois sur l'homicide.


      Je ne pense pas me tromper en faisant émaner les religions de l'instinct de servir. Il y a deux parts antinomiques dans l'âme de tout être vivant. Il y a l'âme du corps et celle de l'espèce. La première incite à jouir ; la seconde incite à se sacrifier, à servir et à mourir. Chez l'animal, l'instinct de servir est si puissant qu'il suffit à assurer le devoir vis-à-vis de l'espèce. Chez l'homme, l'intelligence intervient et détourne l'être du service de l'espèce, en lui faisant nier l'espèce au profit de l'individu (l). La religion est l'émanation même de l'âme de l'espèce. Elle enseigne l'oubli de soi-même, l'abnégation, le dévouement, le sacrifice, les vertus en définitive



1. Les hommes détournent la nature de ses fins ; de même qu'ils font d'arbres nouveaux des arbres fruitiers, ils font de leur corps au service de l'espèce, un corps au service des voluptés.

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qui tendent au service général et non aux satisfactions particulières (1).

      Il y a donc chez l'animal un devoir, je veux dire un sacrifice de soi à un avenir qui le dépasse.


      Le devoir est l'impératif de l'espèce.


      L'âme est le génie de l'espèce.


      Le drame moral vient du conflit entre l'instinct de vivre et l'instinct de servir.


      L'instinct de vivre apparaît à la naissance ; l'instinct de reproduire, à la puberté ; l'instinct de servir, à la maturité.


      La nature crée l'animal serviteur de son



1. Les instincts de vivre et de reproduire relèvent du corps. L'instinct de servir relève de l'âme. C'est pourquoi les religions interdisent la luxure. La luxure y est un péché, parce qu'elle relève de l'âme du corps. Les religions sont la voix de l'âme de l'espèce. Elles imposent le dévouement, l'abnégation, le sacrifice de soi à autrui, tout ce que commande l'instinct de servir.

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égoïsme, sauf dans l'amour, où le mâle s'oublie pour lutter et la femelle pour être fécondée (1).


      Le corps n'a que des fins égoïstes. L'âme seule veille sur l'espèce. La nature ne veut que la force de l'âme (2).


      En dehors de la maternité chez la femme et de la guerre chez l'homme, l'être humain n'est que petitesse et ordure.


      Heureuses les mères dont les enfants naissent au service d'un destin ! Heureuses les mères qui enfantent une chair indifférente à la chair ! Heureuses les mères des héros !


      Le corps livré à soi ne sert que soi-même. ll ne sert l'espèce que par les soins de l'âme.



1. La nature crée l'animal serviteur de son égoïsme, sauf dans la maternité et dans la lutte, où il est le serviteur de l'espèce.
2. Le corps n'a que des fins égoïstes. La nature veut le bonheur de la race. L'héroïsme est dans l'obéissance aux fins de la nature.

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      Le corps est l'instrument de douleur commis par la nature au service de l'espèce.


      On ne sert qu'un maître, l'âme ou le corps (1).


      L'animal a son tribunal. L'âme du corps est l'éternelle prévenue ; l'âme de l'espèce en est le juge.


      Le mâle au combat est une âme dépouillée de son corps. La guerre est l'oubli du corps.


      La souffrance dans la lutte comble seule le cœur des mâles.


      L'animal n'a de beauté qu'au service de l'espèce.


      La guerre inhibe l'instinct de vivre pour exalter l'instinct de servir.



1. Le héros est une âme qui fait fi de son corps.

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      Il n'est pas toujours sage de se reproduire. Il est toujours sage de lutter.


      Il n'y a de grand que ce qui insulte à l'instinct. L'inaccept est l'honneur de la vie.


      La nature ne crée pas les êtres pour le plaisir physique, mais avant tout pour le service de la race au profit de la race (1).


      – Voulant la fécondation, j'ai fait que la fécondation fût un plaisir pour mes serviteurs qui l'assurent. Mais, voulant une fécondation qui me serve, j'ai mis des entraves au rapprochement de mes serviteurs. J'ai fait que les mères futures se refusent à l'ensemble des mâles. J'ai fait que l'ensemble des mâles dénie à chaque mâle le droit de se reproduire. J'ai rendu les mâles hideux aux mâles et les ai dotés de cœurs ennemis.

      Je ne t'ai point donné la vie pour que tu en jouisses, mais pour que tu la magnifies, si tu la perpétues. Je t'en récompense jusque dans la mort, par la béatitude d'avoir servi.



1. La mort est l'emprunt fait sur l'être pour la race.

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      Tu peux lire dans tes plaisirs tu ne lire dans tes voluptés. C'est parce que ton âme ne t'appartient pas et qu'elle est mon âme, qu'elle n'émerge point pour toi du secret.

      J'ai surajouté ton âme à ton corps comme l'orientation à l'alguille. Ton corps est une matière inerte que je puis orienter à ma guise.

      Afin que tu perçoives ce que ne perçoit polnt ton corps, je t'ai donné une âme. Je la mène et elle mène ton corps. Ton corps n'a d'égards que pour toi-même ; l'âme pressent mon service. Tu n'as de grand en toi que l'instinct de servir. Sacrifie ton corps aux volontés de l'âme.

      Par condescendance, j'ai donné à ton âme le pouvoir d'éprouver des voluptés pour te payer des efforts de ton corps. La honte, la gloire, l'honneur sont des passions que j'ai placées dans l'âme pour balancer les passions de ton corps. Ton corps n'est que l'intendant de ton servlce ; ton âme est l'agent du mien.

      Tu aspires au bonheur. Qu'appelles-tu le bonheur ? Les voluptés de ton corps, le repos, le bien-vivre, le bien-être, un lit, une nourriture, des vêtements, une chaleur qui te flattent.

      J'ai donné à ton âme un instinct, celui qui m'importe, celui qui garantit la durée : l'instinct de servir.


      Les instincts de vivre et de reproduire sont secondaires. Un seul instinct capital : l'instinct de servir. Si tu servais seulement les deux pre-



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miers instincts, la vie se briserait comme un vaisseau sans gouvernail. Ma volonté est la vie. Cette volonté, je te la fais connaître par l'intermédiaire d'une âme. Cette âme est l'ennemie de ton corps. Elle t'apprend que tu n'es pas créé pour ton service, mais pour le mien ; pour ton bonheur, mais pour le bonheur de la race. Je ne m'intéresse à toi qu'autant que tu me sers. Ton corps et tes sens, les satisfactions qu'ils te donnent ne sont rien pour toi. Tu ne peux trouver de voluptés que par ton âme. Tu me trahis, tu trahis mon âme, si tu ne jouis que par le corps, si tu oublies mon service pour le tien. Les remords t'assaillent, car tu sens ton devoir et tu sais que tu ne l'accomplis pas. Qui s'abstrait trahit, et qui trahit meurt, non en soi, mais dans sa race (1).

      Réhabilite la colère, la fureur, la jalousie, la joie du meurtre, toutes les passions de l'âme par lesquelles tu me sers.

      En quoi consiste l'instinct de servir, antinomique de l'instinct de vivre ? Brusquement, vivre n'est plus le but. La vie se met au service de l'espèce. Elle n'a plus de prix, elle se liquide. C'est une richesse amassée pour un emploi



1. L'animal lui-même hésite devant le devoir. Tous les mâles n'acceptent point le combat. L'instinct de vivre domine parfois l'instinct de servir. Mais qui ne sert point sait qu'il trahit, et tout mâle qui se dérobe sue la honte.

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soudain, pour acheter l'avenir. À ce moment, tu vis ta vie. Tu n'as vécu que pour ce moment. Les voluptés du corps s'effacent. Tu comprends que ce n'est pas pour elles que tu es né. Tu les méprises. Mais l'âme que tu détiens, te dit soudain que tu n'as vécu jusqu'à ce jour que pour ce jour. Rien ne t'importe plus, ta vie, ta mort, tes bonheurs, tes richesses. Tu sens que rien ne t'appartient plus, que rien ne t'a jamais appartenu, que simplement tu m'appartiens. L'âme du serviteur étincelle en toi, et te donner, te fondre, t'oublier, pâtir, souffrir, mourir n'est rien. Tu communies en la nature. La peur, la prudence, l'inquiétude, qui étaient tes armes afin de vivre, n'ont plus de place en ton cœur. Tu deviens le héros, celui qui s'oublie et se donne. Le calme, le sang-froid, la netteté d'esprit, la conception rapide, la décision prompte, la concentration de tout ton être pour la lutte, non le mépris, mais l'indifférence de la mort, tout le génie et toute la grandeur que donne le danger, viennent te seconder. Tu nais au sentiment que tu n'es pas créé pour vivre, mais pour servir, que tu appartiens à un grand tout, que tu collabores à une chose unique, qui est la grandeur du monde. De ta bravoure dépend le sort du monde. Ce n'est pas le meurtre qui donne la volupté, c'est le service rendu au monde, c'est la pureté rendue au monde. Le mâle qui tue sauve le monde.



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      – Viens donc à moi (dit la voix de la Guerre) ; remets ton cœur en mes mains. De toutes les divinités du monde, je suis la seule capable de t'élever sans effort au rang des mortels dignes de vivre.

      Ton existence jusqu'à ce jour n'a été que travail sans récompense. Tu as peiné, et aucun dieu n'est venu couronner, immortaliser ta peine. Tu t'es senti humilié par tes souffrances. La médiocrité, l'inutilité de ton rôle dans le monde t'a épouvanté, et tu t'es demandé ce que tu étais venu faire sur la terre. Donne-moi ton cœur, ce n'est pas d'allégresse que je vais le remplir, c'est de béatitude.

      Tu vas sentir ta vie utile. Tu vas cesser de peiner pour toi. Tu vas connaître la béatitude de donner ta chair à une cause où ta chair n'a que faire. Tu vas souffrir, tu vas tirer des voluptés de la douleur.

      Et tous les grands qui t'écrasaient, tu vas te sentir leur égal, s'ils ne te sont point supérieurs dans le sacrifice. Dans le combat, chaque homme se sent le premier de tous.

      La béatitude que donne un cœur pur, la béatitude du sacrifice, la béatitude de servir, tu vas la sentir (1). Tous ceux qui ne partagent



1. Le service ne permet pas la jouissance ; il ne donne que la béatitude.

Supplément aux Maximes – I 
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point ta vie, tu vas les plaindre et te situer au-dessus d'eux.


      L'homme n'a pas toujours le sentiment de servir à la guerre. Les petites actions ne lui procurent pas la satisfaction profonde de l'âme. Seules les grandes actions, seuls les grands dangers le satisfont pleinement, lui donnent conscience qu'il a servi. S'il sort vivant du danger, il a donc une béatitude, celle d'avoir servi, et une volupté, celle de vivre. La volupté de vivre, après un grand danger à la guerre, se double donc de la béatitude d'avoir servi. Les deux âmes sont satisfaites, celle de l'âme et celle du corps.

      N'éprouvent point cette béatitude d'avoir servi, ceux qui ont conscience, même dans le danger, d'avoir mal servi. D'où ce mot des grands blessés, cette interrogation profonde, sublime de l'âme : « Mon commandant, ai-je fait tout mon devoir ? » Avant de mourir, l'homme veut savoir s'il a servi. L'âme de l'espèce, en face de l'âme du corps abattue, a soif d'une satisfaction.

      La joie de vivre à la guerre, joie permanente, vient de cette satisfaction de 1'instinct de servir. L'homme est libéré de vivre et de reproduire, et des embarras qui s'attachent à ces fonctions. Son plus haut instinct est assouvi,



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à condition qu'il se sente exposé, ou susceptible d'être exposé. D'où l'amour du danger, l'admiration pour qui combat, la honte des positions sans gloire.

      La joie de vivre après la guerre : sentiment d'avoir servi, satisfaction d'avoir fait son devoir, c'est-à-dire d'avoir obéi à l'impératif de l'espèce, bonheur d'avoir survécu. Conception nouvelle de l'existence, non plus de l'existence terre-à-terre, où vivre et reproduire, et élever les jeunes, sont soumis à des conditions artificielles imposées, non par l'instinct, mais par le climat (1). Conception de l'existence véritable, où chacun doit sa vie à l'espèce pour le triomphe de celle-ci : satisfaction pleine et entière de l'instinct de servir, c'est-à-dire d'un instinct véritable. L'homme qui accomplit son devoir dans le civil, ne donne satisfaction le plus souvent qu'aux impératifs de circonstances, non à l'impératif de l'espèce.


      Rien de plus commun que la grandeur morale. La grandeur morale est l'âme même de l'espèce. L'âme du corps n'est qu'égoïsme, petitesse, médiocrité, bassesse, abjection, vile-



1. L'homme est le seul animal n'habitant pas le milieu pour lequel il est né. Le climat lui impose des actes que son instinct ne lui commande pas.

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nie, avarice, couardise, superbe, lâcheté. L'âme de l'espèce n'est que renoncement, gravité, sacrifice, abnégation, offrande de soi-même et immolation de tout l'être à autrui.


      La nature ne crée point les êtres pour leur félicité. Quand l'homme nomme marâtre la nature, ou accuse Dieu de n'être pas bon infiniment, il prête à la nature ou à Dieu des intentions que ni la nature ni Dieu n'ont eues. La nature ne crée pas le lion pour le lion. Elle le crée pour l'espèce lion, et en vue de jouer, au profit de cette espèce, un rôle utile de sacrifice. La nature veut le règne des forts ; elle est sans pitié pour les déchets. À tous les degrés de l'échelle, les entités mineures sont sacrifiées au profit des entités majeures.


      Pour assurer sa vie, le lion n'attaque point le buffle, mais seulement la gazelle. Mais, pour assurer la survie de l'espèce, il attaque le lion. L'animal, sublime au service de l'espèce, est lâche au service de sa vie.


      – L'homme triomphe parce que je fuis devant lui, quand je le rencontre. Pourquoi ne le fuirais-je pas ? Je l'attaquerais aussi



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bien que la gazelle, s'il était innocent ; mais il est méchant. Je n'ai pas été mis au monde pour braver les méchants, ni pour engager des luttes inégales, quand elles sont inutiles. J'ai été mis au monde pour abattre des proies faciles, afin de m'en rassasier, et d'accomplir à son heure mon devoir de lion, qui est de me mesurer avec tous les lions (1).

      Lion, je n'attaquerai pour vivre que la gazelle. Mais, pour assurer la survie de mon sang, j'attaquerai le lion. Je puis être vil dans le cours presque entier de mon existence ; mais, souviens-toi qu'à une heure donnée, je suis lion, et lion contre lion. Si tu veux me connaître, ne me considère point quand je suis vil ; considère-moi quand je suis lion. Je ne vaux qu'à cette heure.


      Les trois meurtres. Le premier, vil : le meurtre de droit commun relevant de l'âme du corps. Le second, le meurtre passionnel, où l'âme de l'espèce est engagée, souvent absous, non qu'il soit désintéressé, mais parce que le juge sent confusément qu'il sert l'espèce. Le



1. Quand je tue, j'épure l'espèce. Je pourrais avoir du regret de la gazelle que j'abats pour l'engloutir ; la gazelle est innocente. Mais quand je tue mon semblable, c'est un criminel que je supprime. Il ne se reproduira pas. En le tuant, j'ai épuré l'espéce.

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troisième est le meurtre guerrier, par excellence glorieux.


      La nature ignore le droit. Les biens n'y appartiennent à aucun être. Ils ne sont point objets de propriété, mais objets de convoitise. Avoir possédé ne donne point titre de possession. Il n'est de possession que du moment. La conquête ne donne aucun droit ; il faut mériter ce droit pour conserver ce qu'on a acquis. La propriété est un effort constant (1). Il n'y a point de droit entre les peuples ; il n'y a entre ]es peuples que le droit des bêtes (2).


      La nature est la nature ; elle ne peut pas être contre-nature. Il faut savoir qui, de nos raisonnements ou de la nature, est irrationnel.


      Les philosophes se trompent quand ils



1.  Il n'est point de propriété en dehors d'un effort constant.
2. Dans le droit des gens, avoir possédé donne titre de possession. C'est par l'honneur du droit des bêtes que m'appartient ce que je tiens dans la gueule, et que mon or ou ma femme ne sont à moi qu'autant que je lutte chaque jour pour les conserver. Il en est ainsi des frontières entre les peuples.

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croient que l'être est né pour soi et pour être heureux. Il est né pour autrui et pour être sacrifié.


      Depuis qu'il est au monde des philosophes, et des guerres, les philosophes enseignent que les guerres sont contre-nature, et les guerres continuent leur résistance et les philosophes, leur enseignement.


      Tu n'as pas à comprendre les peuples, tu n'as qu'à les haïr.


      Plus l'homme s'élève, plus sa haine croît pour l'homme. La nature n'a point créé les mâles ni les peuples pour s'aimer. Il n'est de belles guerres qu'entre de belles races. La grandeur morale d'un peuple se mesure aux sacrifices qu'il peut consentir. Les grands carnages sont la marque des grandes époques. On n'asservit sans lutte que les nations qui dorment.


      La première concupiscence du mâle est de détruire le mâle. Rage, violence et fureur, son audace et sa haine dressent son être dans un



Supplément aux Maximes – I 
134

éréthisme sacré, et lui font trouver plus d'ardeur à rencontrer le mâle qu'à rencontrer la femelle (1).


      La haine, chez les mâles, est le premier des sentiments. Il obnubile tous les autres et ne permet de connaître des coups que ceux à donner. D'où cette témérité du héros, qui est le vrai courage sans mérite.


      L'ivresse, les chants, l'enthousiasme des volontaires, la joie collective, l'impatience des troupes non engagées, prouvent que les mâles sont nés pour le combat.


      L'heure de la lutte est venue, le mâle normal se transforme en héros. Sa fin n'est plus de vivre, mais de tuer et de servir. Il déserte sa propre cause pour servir celle de l'espèce. Rien de son sang ne lui appartient plus. Ses goûts, son passé, sa personne, tout s'efface à ses yeux. Il n'est plus qu'une unité militante dressée dans la mêlée. Jeûnes, fatigues, souffrances ne lui comptent plus rien (2).



1. L'amour accapare moins que le combat. Tout s'oublie au combat.
2. Rien ne compte au monde parmi les grands combats. Chaque homme se sent le premier de la terre.

Supplément aux Maximes – I 
135

      La nature a donné l'ordre à chaque être de défendre sa propre cause jusqu'à la mort ou au triomphe. Qui ne défend point sa cause trahit. Qui se renie ou s'abandonne à autrui, trahit.


      – Que me décriez-vous l'égoïsme, vous qui êtes des sages ? Les sages ne sont point mes fils. Moi qui ai créé les divinités, moi qui ai construit le monde, je vous dis que l'égoïsme est la première divinité du monde. J'ai donné à chacun de mes fi1s l'ordre de se préférer à tous mes fils. Je leur ai commandé de tout haïr et de détruire, afin d'assurer leur royaume. Je leur ai donné l'ordre de mort sur ce qui vit. Celui qui n'est point son champion n'est point le champion du monde. Je ne veux point d'agneaux ni de chevreaux parmi les mâles ; je ne veux que des béliers et des boucs.


      Mon ordre est que tu trouves crime tout ce qui n'est point toi-même.


      – J'ai beau regarder le monde, ai-je mon semblable ? Si certains m'égalent ou me dé-



Supplément aux Maximes – I 
136

passent, j'en conviens, mais sur des points que je méprise. Sur l'essentiel, rien ne me vaut. Et comment en serait-il autrement ? Qui a eu mon père ? Qui a eu ma mère ? J'ai connu le père et la mère de ceux que j'estime le plus. Qu'étaient-ils auprès de mon père et de ma mère ? Je suis juste, impartial. Qui a eu ces vertus, ce bon sens, cette façon de comprendre la vie, de décider de leurs actes, d'agir comme ils agissaient ? J'ai connu d'autres pères, d'autres mères plus brillants, mais sans fond, plus courageux, mais plus durs, plus opiniâtres, mais bornés. Je n'en ai pas connu possédant cet équilihre, cet ensemble de vertus qu'ils m'ont léguées. Et, de leurs enfants, ne suis-je pas le meilleur ? J'aime mes frères, mais quelle différence ! Quelle exagération chez l'un, quelle apathie chez l'autre, quel égoïsme chez le troisième ! Quelle absence de cœur, d'équilibre, de bon sens chez tous ! Quel regard différent sur la vie ! Quelle étroitesse ! Quelle folie ! Ah ! si mes frères, si mes proches, si tout ce qui respire était formé à mon image, quel univers ! Mais, en dehors de moi, je ne vois que vice, égoïsme ou bassesse (1). Phénomène pro-



1. En dehors de moi, tout n'est que vice, sottise, folie. Je suis sans prétention ; je ne m'abuse point ; j'ai l'esprit juste. Que meure l'univers en dehors de moi ! Dieu n'a créé que moi à son image. Dieu ne tient qu'à moi. Dieu n'est qu'avec moi. – Tu me ressembleras ou tu mourras.

Supplément aux Maximes – I 
137

videntiel que Dieu, qui s'est montré si négligent envers ses créatures, m'ait à ce point comblé. Jusqu'au milieu où il m'a fait naître, le plus vertueux, le plus propice à mon développement, et cela dans la croyance véritable et chez le peuple qui est le premier de la terre ! C'est pourquoi, dans un différend, quel qu'il soit, l'affaire est jugée. Le bon droit est de mon côté. Et ma fureur, ma violence, la haine qui m'agite sont un effet de l'équité (1).


      Ce n'est point pour la possession de la femelle que les mâles se battent, mais pour se supprimer.


      La nature frappe de stérilité le mâle qui n'ose point combattre.


      C'est l'amour qui veut la mort des mâles.


      La tentation de mourir est au mâle, ce qu'est à la femelle la tentation de porter.



1. Il n'est de soldats que de justes causes. L'adversaire est le criminel.

Supplément aux Maximes – I 
138

      L'ordre de combattre et l'indifférence à la mort sont à la racine de l'être en vue du salut de l'espèce (1).


      La nature a mis un instinct de lutte si puissant dans le cœur des mâles, qu'ils engagent souvent le combat sans mesurer les risques.


      Les mâles courent leurs risques avant l'amour ; les femelles, après.


      Les femelles ne veulent point s'accorder, elles veulent être vaincues.


      Quand les hommes combattent, les femmes s'apprêtent à l'amour.


      La fureur de jouissance qui succède aux époques troublées est une des formes de la volupté de vivre.


      L'amour de la guerre est si enraciné au cœur des hommes, qu'après les guerres nationales, il y a à craindre les guerres civiles.



1. Le besoin de combattre et le goût de combattre sont à la racine de l'être.

Supplément aux Maximes – II 
139

II.


            Ce qui constitue le héros :


      1° L'intelligence du non-danger. Conscience exacte des risques courus.

      2° L'amour des situations risquées.

      3° L'amour de l'effort.

      4° La volupté de s'affirmer. Exécuter ce qu'interdit l'ennemi.

      5° Le besoin de s'estimer.

      6° L'amour de l'inconfort.

      7° Le fait d'être heureux en raison des dangers courus, de la vie dure.

      8° La joie de faire du mal à l'adversaire.

      9° La joie de lui imposer une volonté.

      10° La tête froide qui juge des situations, qui sait ce qui est possible.

      11° L'initiative de l'action. L'amour et l'entreprise des missions difficiles.

      12° La foi dans la bonne fortune.



Supplément aux Maximes – II 
140

      Le héros est intelligent. Il voit juste. Il apprécie sainement le danger. Il calcule bien les probabilités. Son audace ordinaire est raisonnable ; il est en réalité prudent là où il paraît téméraire. Il connaît les lois de la guerre, sait comment on intimide l'adversaire et pourquoi il ne faut pas se laisser intimider. Il s'expose méthodiquement, au moment où il faut, fréquemment, mais le moins de temps possible. Il n'est pas indifférent au danger, mais il connaît ses modes et y adapte sa conduite. Il n'est pas brutal dans la bravoure. Il est constamment brave, mais intelligemment. Il réfléchit beaucoup. Toutes ses solutions sont souples. Le héros est fier. Il n'accepte pas la volonté de l'ennemi. S'il fuit, c'est pour revenir le moment d'après.


      Le héros a d'autant moins de mérite qu'il ne croit pas à la mort. Il joue la guerre comme une comédie. L'accident ne fait pas partie de sa mentalité. La guerre lui paraît sans danger. Une sorte de somnambulisme s'empare de lui. Invulnérable dans son rêve, les blessés, les morts lui paraissent des figurants qui tombent



Supplément aux Maximes – II 
141

sur la scène. Les coups ne sont pas pour lui, mais pour les maladroits (1).

      À ses yeux, il risque à peine ; c'est pourquoi il ne s'estime pas et veut toujours s'engager en des actions plus fortes. Son action est sans mérite ; il ne croit pas au danger, ou sait qu'en le manœuvrant il peut le gouverner. Le danger est toujours un filet à grosses mailles ; le petit poisson se rit des grosses mailles.


      La nature donne aux êtres des facilités pour son service. Elle les insensibilise aux efforts, aux douleurs, aux appréhensions, à la crainte. De même qu'elle procure la syncope aux victimes d'accidents, elle rend aveugle sur le danger ses meilleurs serviteurs. Elle crée le sentiment d'invulnérabilité. Les hommes qui ont peur sont des hommes incomplets.

      Le héros : l'amour de la souffrance, le besoin de payer pour autrui, l'horreur des situations désespérées. Ne jamais épargner sa peine, dépasser la limite de ses forces. Songer au mal à faire à l'ennemi, y songer sans répit, en trou-



1. Sur les champs de bataille, les blessés semblent les maladroits. – Les blessés ni les morts n'impressionnent les braves. Les blessés sont les maladroits

Supplément aux Maximes – II 
142

ver les moyens, accepter les plus risqués, faire jouer à l'audace le rôle de la prudence, se plaire au danger pour le bonheur de vaincre.


      Ce qui distingue le héros, c'est l'amour d'une cause située hors de lui-mème, la fixité et l'énergie de cet amour, la recherche des moyens propres à le servir, leur découverte, leur mise en action, si durs et si pénibles soient-ils, le plaisir de la réussite étant sa récompense.


      Le héros aime, il aime hors de lui-même.


      L'héroïsme a son art et sa technique.


      La mort ne fait pas le héros. Un acte héroïque ne fait pas un héros. Le héros est de tous les instants (1).


      L'héroïsme est l'inaccept de la volonté d'autrui.



1. Un trait d'héroïsme ne fait pas le héros. L'héroïsme est un état de tempérament.

Supplément aux Maximes – II 
143

      On veut être des grandes actions par devoir, mais aussi par curiosité. Il entre de la curiosité dans l'héroïsme (1).


      L'habitude de la contrainte morale fait l'homme de guerre. Les braves sont de braves gens.


      Les braves ne méprisent pas les moins braves qu'eux. La force morale, comme la force physique, est un don. Tous les hommes ne sont pas du même courage, non plus que de la même taille.


      Demain n'a pas de sens pour les braves.


      Les braves n'ont point l'orgueil de leur bravoure ; ils la mettent au service de tous.


      La bravoure passive n'est pas facile à dis-



1. Il entre de la curiosité dans la bravoure. On veut être des grandes actions par devoir, mais aussi par coriosité.

Supplément aux Maximes – II 
144

tinguer. Dans la bravoure passive, beaucoup d'hommes se valent.


      Les héros ne sont pas tous des chefs.


      On aime les héros qui vous sauvent, mais on ne les connaît pas.


      Les héros doivent longtemps réussir. La raison les gouverne. Il n'y a pas de héros sans prudence.


      Les héros dans la bataille peuvent être parfois blâmés. Ils suivent leur passion, qui est de triompher au point où ils se trouvent, et ils oublient l'harmonie de l'ensemble.


      Le héros ne veut pas être le premier, mais le seul.


      Le héros n'est à l'aise que dans la lutte disproportionnée.



Supplément aux Maximes – II 
145

      L'asservissement des forces naturelles est l'histoire de l'homme. En face des forces déchaînées, l'homme moyen cède. Le héros entreprend la lutte.


      Les héros vivent dans le miracle jusqu'à ce que leur étoile s'éteigne. C'est parce qu'ils sont mortels qu'ils sont des héros (1).


      C'est dans la mort que les héros sont le plus vivants.


      Les héros s'ignorent comme le reste des hommes. C'est une lecture impossible que celle de soi-même.


      Il y a deux situations en face de l'héroïsme. L'imiter ou le blâmer. Le blâmer est plus facile.


      Pour être aimée, il faut que la bravoure ne soit pas une leçon.



1. Un dieu habite le héros, mais il est aussi faible que le plus faible des hommes. Il vit dans le miracle jusqu'à ce que son étoile s'éteigne.

Supplément aux Maximes – II 
146

      On pardonne la bravoure dans la victoire.


      Les braves sont conscients du danger pour autrui.


      Les braves exposent plus volontiers leur personne que celle des autres.


      Il arrive que le héros entreprend uniquement pour mesurer ses forces (1).


      Le héros recherche le combat pour l'espèce ; mais, une fois engagé, il lutte pour sa vie.


      Il y a d'autres héros que le héros guerrier.


      Dans les combats pressants, on peut rompre par lâcheté ou par force. Mais, chez le brave, le retour en avant est fatal ; il se fait en réflexe, sans mérite, les dents serrées.



1. De même qu'il y a les libertins de l'amour, il y a les libertins du risque.

Supplément aux Maximes – II 
147

      Un dieu révolté habite les héros (1).


      Le brave monte au danger l'âme ferme ; le héros, comme à un rendez-vous d'amour, l'âme impatiente.


      La chair des hommes est leur fin. La chair des héros n'est que leur arme.


      Le moral des braves s'élève dans les revers.


      Les braves sont peu exigeants ; ils ne demandent que l'estime.


      Il faut s'attendre à monter sur la croix, quand on a la mission de racheter les hommes (2).


      Les missions des héros viennent de l'âme. L'âme seule voit au-delà du corps.



1. Il y a un Prométhée chez tout héros.
2. Les héros ont le goût du martyre.

Supplément aux Maximes – II 
148

      Les grands conseils ne viennent jamais de la terre. Jeanne a dû mettre dans le ciel les seules voix qui lui ont parlé.


      Les héros ni les mères ne sont libres d'échapper à leur mission (l).


      Il y a peut-être moins d'abandons de poste à la guerre, que d'abandons d'enfants dans la vie (2).


      Les lâches sont de mauvaises mères.


      Les mères ni les héros n'ont confiance en autrui.


      Les héros, comme les mères, sont des cœurs habités.


      Les héros sont des mères qui auraient pour fille leur patrie.



1. La pensée de sa mission habite constamment le héros.
2. L'abandon du poste vers l'avant est un faible du héros.

Supplément aux Maximes – II 
149

      Les mères heureuses ne sont pas des mères. Il faut l'infortune pour qu'elles se déploient.


      On sépare moins douloureusement deux amants épuisés qu'un héros fourbu de sa tâche.


      Les mondains peuvent rire de l'héroïsme. Il n'y a pas d'existence sans existence héroïque. L'héroïsme assure la vie (1).


      Les héros sont des solitaires.


      Le vrai moral est peut-être de ne point croire à la mort.



1. En dehors de la vie héroïque, tout est trépas pour l'espèce.

Supplément aux Maximes – III 
150

III.


      Il y a une vie primitive naturelle et une vie sociale artificielle. L'animal, l'homme équatorial témoignent de la vie primitive.


      Il n'y a que des devoirs artificiels dans la vie sociale. La guerre en délivre et rend l'homme aux instincts primitifs (1).


      Le bonheur de la guerre : la vie primitive au jour le jour ; pas d'hier, pas de demain. Les charges sociales ont disparu, la torture des buts, les soucis de paraître, les souffrances de l'iné-



1. La conduite n'est pas simple dans la vie sociale. L'homme y est écartelé entre les devoirs. – Le sentiment paternel n'est pas instinctif au cœur des mâles. Le mariage, la paternité, la prévoyance sont une écorce poussée au cœur de l'arbre. La vie sociale est artificielle, la guerre en délivre.

Supplément aux Maximes – III 
151

galité, les injustices des situations, l'isolement dans l'effort, la lutte sans soutien, la fatigue des résolutions, les doutes de sa mission, les désirs qu'aucun effort, qu'aucun courage ne permet de satisfaire, l'étalage des tentations, la lenteur et la médiocrité des situations (1).


      La puissance et les richesses rendent extrêmement esclaves. C'est une question de savoir si elles facilitent la vie plus qu'elles ne la chargent. Être libre, c'est être libéré du désir.


      Les Ordres cloîtrés ferment la porte à la vie sociale. Ce ne sont pas les Ordres cloîtrés qui sont contre nature ; c'est la vie sociale qui est artificielle (2).


      Dans les périodes tranquilles, on conçoit mal la vie sans un minimum de bien-être, d'apparences et de vanités. La guerre apprend aux hommes le bonheur qui s'attache au seul prix



1. Un des bonheurs de la guerre, c'est qu'elle rend l'homme à la vie primitive. Il devient maître du sol.
2. Le cloître est moins artificiel que la vie sociale. Il rend l'homme à l'état primitif.

Supplément aux Maximes – III 
152

de vivre. La guerre tue la vanité, tue la prévoyance, l'effort pour les longues échéances (1).


      Les biens du monde dont l'homme agrémente sa vie ne font que les délices du corps. Ils prêtent à rire sur la ligne de feu. L'homme se croit haussé dans l'existence ordinaire par les artifices qui flattent sa vanité. On peut vivre sans couverts d'argent, sans couverts de rechange. Malheureuse étiquette que les hommes inventent pour se distinguer, faute de se distinguer par les vertus de l'âme. Il faut bien des insignes de domination aux hommes sans titres pour dominer. À la guerre, il n'est de domination que de soi-même et de valeur que ses vertus (2).


      La guerre apporte la paix du cœur. Il ne faut pas s'appartenir pour échapper au trouble.



1. La volupté de vivre, inconnue des hommes qui n'ont pas combattu, s'empare du corps tout entier.
2. Comment recevrais-je, dans la vie sociale, le duc de La Rochefoucauld sans le décorum ? À la guerre, il me mépriserait si je lui offrais un couvert d'argent. Il n'est plus de valeur que de la vertu, et c'est à la somme de souffrances que j'endure gaiement, qu'il me mesure son estime.

Supplément aux Maximes – III 
153

      Et le dieu de la Guerre m'a visité et m'a dit :
– Si tu cherches le bonheur, sache d'abord que tu ne le trouveras point en dehors de mes camps. Et d'abord, pour que tu n'aies point de désirs inassouvis, je te libère du désir.
– Ô vous qui êtes les tentations, je vous déteste parce que vous n'apportez que des désirs, et que vous n'apportez point d'assouvissements ! Et si vous apportiez des assouvissements, je vous haïrais encore, parce que vous m'apporteriez des rancœurs.


      La grandeur de l'être commence là où il s'oublie et détrône sa chair du service d'elle-même.


      Ce qui satisfait au corps est négligeable. Les passions immatérielles sont les dominatrices et les gouvernantes.


      Les hommes qui font la guerre éprouvent qu'ils font le bien.


      L'homme qui conçoit la guerre pour le mal à y commettre n'aurait jamais dû naître.



Supplément aux Maximes – III 
154

      La vie facile reste en marge de l'essentiel. L'honneur de l'homme est de porter en soi l'ordre sacré de mourir et de mourir pour autrui.


      Il n'y a de satisfaction pour l'âme que dans le don de soi-même. Le difficile est de s'abdiquer.


      Trouver le bonheur dans le bonheur, est d'une chimie simple. Tirer ses joies de la souffrance est d'une chimie plus haute.


      La transmutation de la douleur en volupté est le secret de l'altruisme.


      Si la sainteté est de tirer des voluptés de la douleur, il n'y a de guerre que sainte.


      Les grands combats sanctifient. On plaint ceux qui ne combattent pas.


      Les premières lignes sont, des lieux saints.



Supplément aux Maximes – III 
155

Les chefs qui ne sont pas des pèlerins ne sont pas des chefs.


      La ligne des avant-postes marque une limite ; c'est une frontière qui borde l'infini. Chaque homme s'y sent le premier soldat de France. Les autres sont derrière. Elévation du cœur que rien d'autre ne donne. Silence, mystère. L'inconnu commence au-delà. Le lion est tapi dans le buisson en face (1).


      Le contact de l'ennemi avive les sens. Il éveille l'esprit de lutte, le goût du risque, la passion de nuire. Il fait le mâle, bande les nerfs, dresse l'homme contre l'homme. Il crée l'éréthisme du combat sans lequel point d'homme de guerre (2).


      À la guerre, l'homme n'est plus homme, il n'est plus que le mâle.


      L'homme usé ne vaut rien à la guerre ; mais l'homme mûr y vaut trois jeunes hommes.



1. L'âme s'élève aux premières lignes. Leur atmosphère : le silence et le recueillement des cathédrales.
2. Le contact de l'ennemi rend l'âme militaire. Elle y puise une ardeur qu'elle perd ailleurs.

Supplément aux Maximes – III 
156

      La guerre impose la règle et ouvre le chemin des vertus.


      La guerre rompt le cours de la vie. elle desserre tous les liens. Elle rend les hommes à leur solitude naturelle. Elle est l'école de la solitude (1).


      La fatigue purge les déchets. Les troupes épuisées sont les troupes d'élite. Il n'y reste que les braves et les forts.


      Il n'y a pas d'homme qui puisse dire qu'il fera telle figure à la guerre, s'il ne l'a point faite.


      Dans une armée qui n'a pas fait la guerre, les officiers ignorent ce qu'ils pourront demander à leurs hommes.



1. La guerre détache et crée l'état de grâce. Elle desserre et rompt tous les liens ; elle apporte un grand détachement.

Supplément aux Maximes – III 
157

      Qu'on vive ou qu'on meure n'entre pas en ligne de compte à la guerre. Il y a les missions à remplir.


      On observe moins chez l'homme à la guerre la crainte de la mort que la soumission à sa destinée.


      C'est peut-être par la mort que l'homme règne sur le monde (1).


      Les morts sont le matériel qu'on ne remplace pas. Comme les mâles, les armées se parent pour mourir (2).


      L'action, pour l'honnête homme, n'est possible qu'à la guerre.


      Donner des coups sans en recevoir est la chance. Ce n'est pas la guerre.



1. Tous les progrès humains viennent de la mort.
2. Les morts sont les avocats de la Patrie.

Supplément aux Maximes – III 
158

      On parle beaucoup de chance à la guerre, c'est-à-dire de hasards heureux. Or, il y a une science des hasards ; à chaque hasard heureux correspond un hasard malheureux. Si tu avais failli être tué tous les deux Jours, tu aurais dû mourir tous les deux jours. C'est l'exagération des risques qui donne à croire à la chance.


      Il y a des moments dans l'action où les troupes sont solidaires les unes des autres. Le devoir alors est de courir tous les risques, quels qu'ils soient (1).


      On voit rarement ses cadavres à la guerre. La mort reste ignorée de celui qui la donne.


      Dans les moments graves : l'attention.


      L'inégalité est un des venins de la vie. Elle



1. Imaginez une armée où tous les officiers sont des braves, et où ils savent que tous sont des braves. Un bataillon commandé par Bayard, l'autre par Du Guesclin, un troisième par d'Assas. Tous se disent : « On tiendra à côté de moi, mon effort ne sera pas vain. »

Supplément aux Maximes – III 
159

engendre l'envie, le mépris, la vanité. Tous les hommes sont égaux à la guerre.


      La guerre est l'égalité des charges. Un chef qui se délivre du danger rompt le pacte.


      Il ne faut pas confondre l'inégalité avec la hiérarchie.


      La politique est de créer des polices d'assurances. C'est la grandeur de la guerre de déchirer les contrats et de mettre les hommes en face du destin.


      La guerre rend les mâles à leur solitude naturelle.


      L'amitié resserre des isolés. Il n'y a pas d'amitié à la guerre, parce qu'il n'y a pas d'isolés. Les cœurs sont unifiés.


      L'amitié est d'être deux à se servir. On sert tous les hommes à la guerre.



Supplément aux Maximes – III 
160

      L'amitié est un sentier écarté. Tout le monde marche sur la même route à la guerre.


      On vit côte à côte à la guerre. Une mutation survient, on se quitte et l'on ne se connaît plus (1).


      On se fait tuer à la guerre pour sauver un homme que, l'année suivante, on n'aurait plus revu.


      L'angoisse, l'énergie et l'honneur donnent quelque chose de tendu et de sombre aux yeux des hommes.


      L'homme qui n'a rien à cacher regarde droit.


      Il y a de beaux yeux à la guerre. Le chef qui passe devant sa troupe, dans les moments tragiques, réveille des regards d'abnégation et



1. Autant les liens sont puissants au combat, autant ils se desserrent.

Supplément aux Maximes – III 
161

d'amour comme aucune femme n'en a connus (1).


      Chez une troupe disciplinée, dans les moments tragiques, les yeux qui regardent le chef sont tous les mêmes. Le danger unifie les âmes.


      L'absence de sanction ou la sanction lointaine rendent l'homme vain dans la vie courante. La sanction immédiate rend l'homme humble à la guerre (2).


      La guerre crée l'humilité, parce que le destin y joue un si grand personnage que les hommes se sentent sujets.


      Personne ne s'exagère son mérite à la guerre. À tous les échelons, la tâche est si lourde qu'il



1. Au milieu des sacrifices, des hommes tombés, des balles qui sifflent, des obus qui explosent, le chef qui peut passer recueille des regards comme aucune reine du monde n'en a connus.
2. L'absence de sanction rend l'homme vain dans l'existence ordinaire. À la guerre, la sanction n'attend pas toujours la faute.

Supplément aux Maximes – III 
162

n'y a pas d'homme qui pense la remplir tout entière.


      Il faut s'en prendre à un bien faible adversaire pour manquer d'humilité dans la lutte.


      Les vrais lutteurs sont humbles. L'homme en lutte contre des forces supérieures sait qu'à tout instant il peut en être écrasé. C'est manquer d'envergure que manquer d'humilité.


      Il suffit d'être seul pour se surestimer.


      Il suffit de n'avoir qu'une connaissance imparfaite de l'universel pour être vain (1).


      À la guerre, les forces physiques et les forces morales sont au-dessous de la tâche. Le héros lui-même y sent ses limites. L'homme vain est celui qui n'a pas d'adversaire. Le chasseur



1. Qui vit de l'âme n'est jamais vain. Il faut rêver pour être vain. Qui se situe dans l'univers n'est jamais vain. Il ne faut point connaître les puissances du monde pour être vain. Qui s'efforce n'est jamais vain.

Supplément aux Maximes – III 
163

d'alouettes peut être vain. Il n'est pas d'homme valn à la guerre.


      Le plus vain des hommes quitte sa vanité à l'approche de la mort. Il n'est point d'homme vain sur le lit de mort.


      Être vain, c'est être sans crainte ; c'est se croire quelque chose ; c'est être satisfait, triompher, se sentir roi, gouverneur du monde. Dieu seul pourrait être vain. La sécurité rend vain. Mais aussitôt que l'homme se sent plus faible que le milieu qui l'entoure, la vanité disparaît (1).


      Rien ne rend vain à la guerre. Il faut être oisif pour être vain, renoncer à toutes charges, reculer devant les étapes. La vanité est l'oisiveté, la médiocrité et la sécurité réunies. Les forces intellectuelles sont elles-mêmes au-dessous de la tâche ; nul ne peut tout embrasser de l'échiquier. La fortune joue. Chacun fait pour le mleux, en sachant qu'il fait médiocrement. Chacun craint l'oubli, l'erreur de calcul.



1. Il n'y a pas d'homme vain dans les tempêtes.

Supplément aux Maximes – III 
164

      Un homme tient bien peu de place dans l'espace. Les champs de bataille les plus habités sont presque déserts (1).


      Tous les péchés capitaux sont inconnus à la guerre (2).


      Il n'y a pas de voleurs sur la ligne de feu. La rapine commence à l'arrière.


      L'envie n'existe point à la guerre, parce que chacun s'y estime, et que l'envie naît du mépris de soi-même.


      Les déserteurs font la gloire des armées. Ils les purgent de leurs déchets. Le compagnonnage qui les souille se recrute parmi des misérables, des condamnés de droit commun.


      Jamais une armée de métier ne subira les



1. Nous tenons peu de place dans le monde ; il y en a tant à côté.
2. On n'entendra jamais calomnier un homme à la guerre.

Supplément aux Maximes – III 
165

pertes d'une armée nationale. Les armées de métier veulent bien combattre ; elles ne veulent ni souffrir, ni mourir. Les armées de métier prenaient leurs quartiers d'hiver.


      Chez l'homme qui se vend pour faire la guerre, l'éréthisme n'est pas le même. Il n'y a de grandes guerres que les guerres du cœur.


      Une troupe qui hait ne connaît que la haine, elle ignore la crainte. Pour haïr l'ennemi, il suffit de le voir ; son visage fait tout.


      On ne fait métier ni de la guerre ni de l'amour. Les armées de métier sont aux armées nationales ce que les femmes qui se vendent sont aux mères.


      Les armées de métier ne songent qu'à sauver la face. Les armées nationales songent à sauver le monde.


      La levée en masse des peuples est un progrès du monde.



Supplément aux Maximes – III 
166

      Les historiens assignent aux guerres des causes raisonnables, d'ordre politique ou économique. C'est prêter à l'homme beaucoup de logique, et limiter l'amour aux mariages de raison.


      Il n'y a pas que des croisades contre la guerre, il y en a contre le baiser.



Supplément aux Maximes – IV 
167

IV.


      Il y a un héroïsme qui n'est que de la virilité. Dans la langue du soldat, avoir du courage, c'est posséder un attribut des facultés de génération.


      On reproche au courage d'être antinomique à l'esprit, de placer une troupe, par impulsion ou par sottise, dans des conditions qui assureront sa perte. Or, c'est l'inverse. Le courage, donnant l'expérience, permet d'employer une troupe au point où elle peut le plus nuire et être 1e moins exposée, par rapport aux pertes qu'elle inflige à l'ennemi. Par ailleurs, le courage donne l'audace et permet de concevoir des dispositions brusquées, mères de grands résultats. Il économise donc la troupe (l).



1. L'audace des chefs fait l'ivresse des troupes. Elle est un bienfait ; elle rapporte en coûtant peu. – Le courage du chef assure de l'impunité de la troupe.

Supplément aux Maximes – IV 
168

      Le courage seul donne la pratique de la guerre, C'est à force de coups d'audace qu'on apprend ce qu'on peut tenter. Un chef sans courage, par conséquent sans expérience, recule devant des entreprises fructueuses. Il n'ose occuper une position, renonce à une défensive, délibère quand il faut attaquer. Il ignore que, dans les revers, avec des munitions, on tient tête à dix contre quinze cents (l), que le bruit est tout à la guerre, qu'on intimide un régiment avec dix fusils, qu'une ligne ponctuée de bataille est invulnérable. Il ignore qu'on échappe au danger par le mouvement, qu'on dupe l'ennemi par l'audace, qu'une volonté vaut trois bataillons, et qu'une mitrailleuse bien placée commande un kilomètre de front. Il ignore que, dans la victoire, il faut tout oser, que tout doit céder le pas à la rapidité, que le salut de l'ennemi est dans la prudence du vainqueur (2). En dehors du courage, rien ne donne ces connaissances et rien ne permet de les exploiter.


      Le courage relève de l'instinct d'inaccept.



1. Avec du moral et des munitions, on tient sans effectifs.
2. Dans les grands dangers, l'audace est prudence ; il faut faire vite.

Supplément aux Maximes – IV 
169

      Il y a deux sortes de courage : le courage d'obéissance et le courage de volonté. Le courage d'obéissance est d'exécuter un ordre au mieux. Le courage de volonté est de se dicter à soi-même l'ordre.


      Le courage est de passer volontairement d'un danger à un danger plus grand.


      La vertu se mesure à l'effort. Le renoncement peut être lâcheté ou courage. Qui renonce pour abdiquer trahit. Qui renonce pour surmonter glorifie.


      L'absence de courage ne peut tenir qu'à une inexpérience de la guerre, qu'à un défaut moral, ou qu'à une maladie de l'esprit qui déforme les situations. Dans les trois cas, elle classe l'homme (l).


      Il y a une crainte légitime et des circonstances où la vie n'est plus que de passage.



1. Ce qui choque le plus dans l'absence de courage, c'est qu'elle est illégitime et qu'elle résulte d'une fausse conception.

Supplément aux Maximes – IV 
170

      La guerre est le royaume du risque.


      Où il n'y a plus de risque, il n'y a plus de volupté (l).


      Les voluptés de l'adultère sont les filles du risque.


      Ce n'est point vivre que de ne point servir. Les troupes ont besoin de repos, non de sécurité (2). La sécurité fatigue l'âme.


      Les braves se lassent de ne plus s'exposer. L'amour du risque est inné au cœur du mâle. L'homme, de par sa nature, est tenté de mourir.


      La sécurité est le tombeau de l'amour.


      La tentation de mourir crée l'amour des dangers inutiles.



1. C'est la volupté du risque qui fait supporter aux hommes la vie de martyre des tranchées.
2. La sécurité est la punition des braves. – Punir les héros : leur interdire de s'exposer.

Supplément aux Maximes – IV 
171

      L'âme de l'espèce commande le risque. Elle ne commande pas la mort, mais le risque de la mort.


      Les hommes qui méprisent la vie sont ceux qui la défendent le mieux (l).


      Pour les missions risquées, les chefs choisissent les hommes de risque. Ce sont d'abord les meilleurs qu'ils envoient à la mort. La nature procède comme les chefs. Les héros sont les mâles prédestinés, élus pour servir et mourir (2).


      Tout ce qui tend à créer implique le risque. L'amour ne va pas sans risque. Le cœur ne bat qu'au risque (3).



1. Les hommes qui méprisent la mort vendent cher leur vie. Ce sont des animaux de combat.
2. Pour les missions risquées, les chefs choisissent les meilleurs. La nature procède comme les chefs. Les héros sont les mâles élus pour servir et mourir.
3. L'ordre de la nature est de risquer. Qui crée ne peut créer que par le risque.

Supplément aux Maximes – IV 
172

      Le désir crée les amants, le risque les avive, le drame les conserve.


      La jalousie ne réveille l'amour que parce qu'elle réveille le risque (1).


      L'aimant du plaisir attire vers le risque. Le sang n'a de chaleur qu'au risque.


      À se satisfaire sans effort, il n'y a que bassesse et ordure (2).


      Dans le royaume du risque, tous les hommes se sentent rois.


      Ce qui donne le caractère à l'héroïsme du soldat, c'est que le risque est immédiat.



1. Il n'y a passion qu'où il y a risque.
2. Il n'est plus que pourriture où il n'y a plus risque. – La noblesse est de tirer sa richesse de l'effort et ses voluptés, de la douleur.

Supplément aux Maximes – IV 
173

      Il n'y a de vrais jeux que ceux où l'on risque (l).


      Les jeux sanguinaires sont les grands jeux des peuples.


      Le risque est le sel de la vie.


      Il y a les voluptés du danger. Même les héros n'aiment pas tous les dangers. On choisit ses dangers comme on choisit ses amours. Les grands risques peuvent être les plus aimés, s'il ont été choisis.


      Il y a des hommes qui ne croient pas accomplir leur devoir là où il n'y a pas de danger.


      Le courage est l'écorce des fruits défendus ; les plus désirables sont les plus défendus.


      Les figures changent dans les grands dangers.



1. La volupté du risque fait la passion des jeux.

Supplément aux Maximes – IV 
174

Les yeux s'abaissent, la bouche rentre, le visage se tord. La peur rend honteux de soi-même. On ne peut plus rencontrer un regard. Il n'y a plus de communication d'être à être. Chaque individu devient un isolé. Chacun se sent prêt à trahir.


      Le lendemain d'un grand danger où l'on a frémi, les regards ne se rencontrent pas encore.


      On se met au diapason du danger. Quand on vient d'échapper à une action intense, une action sévère, mais plus faible, ne paraît plus rien (1).


      L'immobilité augmente le sentiment du danger ; l'action tempère l'imagination qu'on en a.


      La peur est une fille de l'immobilité.


      Le danger à la guerre peut se présenter de deux façons. Ou on est libre de sa marche, de



1. Les plus grandes choses paraissent ternes auprès du danger.

Supplément aux Maximes – IV 
175

son temps, de ses mouvements, et le danger est un adversaire dont on se défend. Ou une consigne t'attache au sol, et tu attends les flèches comme saint Sébastien à son arbre.


      Il y a peu de paroles dans les grands dangers (1).


      Dans les actions où les pertes ne dépassent pas cinquante pour cent, ce n'est pas une chance d'être quitte, c'est une infortune d'être touché. Les victimes sont les infortunés.

      On peut abuser les autres et s'abuser soi-même, dans l'existence ordinaire. Dans le danger, le caractère se montre à nu (2).


      Le danger, comme l'amour, tend toutes les facultés. L'homme n'est complet que dans le danger (3).



1. L'homme maître de soi parle dans le danger et se tait après.
2. Les hommes sont transparents à la guerre.
3. Le danger est l'élément naturel de l'homme. L'homme ne compte que dans le danger ; la femme, dans la maternité.

Supplément aux Maximes – IV 
176

      L'homme n'est jamais plus froid, plus vif, plus exact que dans le danger. Son intelligence procède par éclairs ; tout se traduit en acte. Il n'y a ni rêve, ni mollesse, ni emportement, ni doute, ni hésitation.


      Il semble que le courage civil exclut le courage militaire.


      Le courage militaire est de s'oublier ; le courage civil, de s'affirmer.


      On rencontre dans le civil des hommes d'un grand courage par la parole. Leur caractère est absolu ; leur langage tranchant. Ils jugent, attaquent, offensent. Ils ne valent pas grand-chose à la guerre.


      Les foudres de la parole sont rarement des foudres de guerre.


      Il faut un grand cœur et beaucoup d'esprit



Supplément aux Maximes – IV 
177

pour mettre en jeu la Patrie dans une proclamation, sans qu'elle tombe à faux.


      Le poète du prudent Ulysse devait être un homme de guerre.



Supplément aux Maximes – V 
178

V.


      On ne fait pas la guerre sans aimer la guerre. Les hommes qui ne l'aiment point ne sont pas des chefs. Il n'y a pas de vocation sans amour.


      Don Juan aimait l'amour.


      Le chef sans courage annihile une troupe, brime les subalternes courageux, crée une franc-maçonnerie, une chapelle de lâches. Il tourne en dérision tout ce qui est héroïque, hardi, difficile, vante la prudence, l'absence de joie, reçoit avec une figure figée ses meilleurs officiers, pousse les mauvais, tord l'avancement par les notes secrètes, non rectifiables, qu'il donne.


      Le chef héroïque aime et récompense les braves, se réjouit d'un acte courageux comme



Supplément aux Maximes – V 
179

d'un cadeau qui lui serait offert, crée autour de lui le véritable esprit de guerre, fait d'entrain, d'initiative, de joie, d'abnégation, d'audace et de sacrifice.


      Il peut y avoir des chefs vains en temps de paix, parce que la discipline ne permet pas la critique du chef et qu'elle assure l'exécution d'ordres, même médiocres. À la guerre, tout chef a en face de soi un soldat indiscipliné, le soldat ennemi, facteur d'humilité, qui escompte ses fautes, les guette, et se tue à les lui faire payer.


      Qui reste entravé par la morale du commun n'est pas né chef. L'enseignement moral du commun fait l'honnête homme du commun ; il ne fait pas le chef. Le chef moral est l'homme qui sert la communauté, qui l'élève. Il est donc tenu de sacrifier l'individu. Le scrupule qui arrête le commun, s'il arrête le chef, supprime le chef. Le chef est dur ou n'est pas chef.


      La bravoure est insuffisante chez un chef, mais il n'y a pas de chef sans bravoure.

      Il y a une conscience de son rôle chez le chef,



Supplément aux Maximes – V 
180

qui lui fait éprouver de la honte à dormir après des jours passés sans sommeil.


      C'est la tête qui fait mouvoir les membres. La troupe d'un chef sans initiative est un corps décapité.


      Il y a sans doute un âge de maturité. Les bons généraux de vingt-huit ans sont rares. Il n'est pas sûr que les bons généraux de soixante le soient moins.


      Le chef crée l'homme à sa ressemblance. Il fonde les lois et leur confère un caractère sacré. Les lois sont l'ensemble des ordres par lesquels un chef impose sa ressemblance. La loi est sacrée parce qu'elle est faite à son image.


      La discipline est par quoi l'homme abdique pour ressembler. Il n'entre dans un corps constitué qu'en abdiquant pour se soumettre (1).



1. Le chef est l'homme qui forme des hommes à sa ressemblance. C'est pourquoi, dans une troupe bien commandée, il n'y a plus discipline, mais harmonie. Le chef de famille est l'homme qui malaxe ses enfants et les com-

Supplément aux Maximes – V 
181

      La grandeur du feu est de faire feu de tout ce qu'il touche. Le feu transforme tout à sa ressemblance. Le feu est l'image de la grandeur.


      Tout ce qui détient la force n'en use que pour imposer sa ressemblance.


      Le gouvernement du nombre condamne l'élite à ressembler au plus grand nombre.


      L'amour ne tolère pas la liberté. Où il y a amour, il n'y a plus de liberté. Les hommes ne conquièrent la liberté qu'en perdant le chef qu'ils aimaient.


      Le chef est un condamné à mort, parce que le chef est celui qui ne ressemble point et qui veut imposer sa ressemblance.



mande du fait qu'ils n'ont plus pour âme que l'âme du père. Une belle troupe, une belle famille sont celles où il n'y a plus de critiques, où il n'y a que des certitudes. – La discipline est l'assujettissement de la chair.

Supplément aux Maximes – V 
182

      Tout vaut par le chef. Le rôle du chef est sacré. Le chef doit l'exemple des vertus qu'il exige (l).


      L'autorité vient de l'exemple.


      Le chef est le père de ses hommes ; sa place est auprès d'eux quand ils souffrent (2).


      C'est aux chefs dignes de commander, de distinguer les hommes dignes de commander.


      Un des premiers décrets d'État, au début d'une guerre devrait être : l'avancement à l'ancienneté est supprimé ; l'avancement se fera au mérite.



1. Les hommes lâches ne sont que plaints. Les chefs lâches sont méprisés, parce qu'ils doivent l'exemple des vertus qu'ils exigent.
2. Le chef court en réflexe où ses hommes souffrent. Un chef qui laisse écraser sa troupe sans la soutenir de sa présence est vide d'amour et d'honneur. Il n'obtiendra jamais de ses hommes qu'un minimum. Il doit être rayé de l'avancement.

Supplément aux Maximes – V 
183

      Qu'est-ce le mérite ? L'intelligence de la guerre, la connaissance des conditions du combat, la science de ce qui peut être osé, le prestige moral, la fermeté et la souplesse de la direction.


      L'avancement au courage et à la valeur restera toujours l'exception dans une armée. Il exige, aux échelons de la hiérarchie, une suite de chefs magnanimes aimant chez autrui les dons supérieurs.


      Ce n'est pas à l'ancienneté que les filles choisissent leurs époux.


      Le génie inventif est à récompenser par l'avancement, parce que la guerre, domaine de l'imprévu, impose la nécessité de réagir à l'aide de solutions rapides et comme improvisées (1).


      Dans les revers, le commandement en cache l'étendue, de peur d'émouvoir les chefs des unités subalternes. Si tous les chefs d'unité étaient des braves, on ne craindrait pas d'affaiblir leur moral (2).



1. Les grandes décisions : les décisions promptes.
2. Dans les revers, le commandement trompe les subalternes de peur de les emouvoir. De faux renseignements

Supplément aux Maximes – V 
184

      Beaucoup de braves passent inaperçus ; les chefs braves savent récompenser.


      Pour que le chef soit le juge, il doit être le témoin (1).


      L'appât des récompenses n'a jamais été pour grand-chose dans le courage. Il peut faire jouer l'intrigue, mais rarement donner du cœur. On joue trop gros jeu dans le danger pour que la vanité y prenne place. C'est une grande chose que la vanité, mais c'est une chose plus grande que la vie. Il n'y a pas d'homme qui méprise les récompenses à la guerre ; il y en a qui renoncent à les mériter.


      Il y a des hommes qui sont nés pour les récompenses ; d'autres, pour les mériter.



ne sont jamais sans conséquences. Si les chefs faisaient de l'avancement au courage, ils pourraient tout dire à leurs subordonnés. Qu'après quatre ans de guerre où l'avancement a joué, le commandement se méfie de ses subordonnés, cela juge le principe de l'avancement.
1. On ne fait pas de chirurgie à distance.

Supplément aux Maximes – V 
185

      Pas de comités de soldats pour décerner les récompenses. Les soldats ne doivent jamais se réunir en dehors de leurs chefs, surtout pour prendre des décisions. Ce serait organiser un cadre de révolte. Autre inconvénient. La camaraderie en souffrirait ; les hommes attendraient, quelque chose de leurs égaux.


      Innovez peu. Les réglements militaires résultent d'une longue sagesse (1).


      Les officiers, jeunes dans le métier, s'imaginent qu'ils ont tout fait quand ils ont donné un ordre. Le propre d'un ordre est de ne pas être exécuté.


      Les ordres sont exécutés en temps de paix, parce qu'on dispose d'une troupe peu nombreuse, rassemblée, encadrée, reposée, et que les ordres sont simples. À la guerre, la troupe est scindée,



1. Les règlements militaires parviennent à façonner l'homme. Les troupes d'élite : celles où le règlement est imposé par des méthodes, d'une part inflexibles et qui s'appuient d'autre part, en les prenant comme alliés, sur l'orgueil, la vanité.

Supplément aux Maximes – V 
186

les cadres changent, la fatigue est extrême, les ordres sont divers.
La discipline du feu doit rester la première. S'il suffisait qu'un ordre fût donné pour être exécuté, les officiers de troupe seraient superflus. L'officier de troupe est créé pour transformer les ordres qu'il reçoit, les rendre exécutables. La transmission telle quelle d'un ordre est une hérésie. Un ordre doit être transformé à tous les échelons.


      Il y a des ordres à prescrire qui sont durs, parce qu'on songe aux exécutants. L'égoïsme n'y songe jamais.


      Abuser d'un timide, c'est abuser d'un prisonnier. Les hommes de cœur n'abusent ni d'un timide, ni d'un prisonnier.


      L'homme de guerre a le cœur libre. Il aime ses hommes, ses chevaux, ses armes, son matériel et son personnel de guerre, Il les aime sans affèterie comme les gouttes de son sang, comme des biens ou des personnages qu'on peut perdre. Il les aime comme lui-même, dans un but, sur un plan, selon l'ordre que lui dicte la sagesse. Il



Supplément aux Maximes – V 
187

les aime fièrement, comme les témoins de son honneur.


      Dans le danger, la place du chef est du côté de l'ennemi : en tête, si l'on avance ; en serre-file, si l'on recule.


      À la guerre, la liaison prime tout. Le poing d'Hercule vaut celui d'un mort, s'il n'est commandé.


      Les trois parties de la guerre sont : le combat, la tactique et la stratégie. Ignorer la première, c'est s'interdire les deux autres.


      Un chef doit faire comprendre à l'ennemi sa volonté. Entre deux armées en présence, un langage clair est possible (1).


      Les coups de l'ennemi sont le plus souvent anonymes. Qu'un chef véritable prenne le commandement de l'artillerie, le canon parlera aussitôt un langage clair.



1. Un chef doit parler à l'ennemi, lui envoyer des ordres clairs et les faire exécuter.

Supplément aux Maximes – V 
188

      Le canon doit faire connaître sa volonté, avant de l'imposer.


      L'artillerie doit agir par concentration et par surprise sur des lieux peuplés.


      Il y a un tir à démolir classique ; il y a un tir à tuer moins connu.


      Le tir à tuer veut la surprise. Le canon qui s'obstine ne tue plus (l).


      Les tirs à démolir les mieux réglés coûtent plus qu'ils ne détruisent.


      Un véritable observateur n'observe pas ; il épie.


      Le téléphone est l'ennemi des chefs. S'ils n'y prennent garde, il les déshonorera.



1. Tout tir qui se prolonge sur un point ne tue plus. Le tir à tuer n'a point fait partie de la conception des artilleries françaises pendant la guerre.

— Fin du Supplément aux Maximes sur la Guerre. —

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